Biographie résumée

Ramana Maharshi est né le 30 décembre 1879, à une heure du matin, à Thiruchuzhi.

A ceux pour qui le mythe est une source d'inspiration:

Après avoir vaincu le démon Andhaka, Shiva dans sa forme de "Nataraja", le Souverain de la Danse cosmique, dansa Sa Danse, expression de la joie ineffable qui maintient l'univers. Ce jour était présidé parla constellation Arudra (’Arudra’ en tamoul, ‘Ardrâ’ en sanskrit : constellation d’Orion) qui est célébrée par les shivaïtes sous le nom de Arudra darshan. Le mythe de la conquête d' Andhaka (‘Andhaka’ : obscurité, ignorance Spirituelle, absence de connaissance vraie. Andhaka est la figure qui git sous le pied de Natarâja, il symbolise l'ego) représente la victoire des forces de lumière sur les forces des ténèbres. C'est en commémoration de cette victoire que l'image de Nataraja est portée en procession tout au long des rues ce jour-là. C'est aussi sous Arudra que Shiva accorda son darshan à Patanjali et au rishi Gautama. Patanjali était natif de Chitambaram et c'est encore sous Arudra que Shiva se manifesta sous forme d'une colonne de Feu, ou de Lumière, à Brahmâ et Vishnu pour mettre fin à leur querelle de suprématie.

C'est donc sous les auspices de l’Arudra Darshan que Ramana Maharshi vit le jour au moment ou Shiva, ayant terminé Sa procession, franchissait le seuil du temple. Etant donné que la constellation Punarvasu suit Arudrail est dit que le Maharshi est né au cours de l’Arudra Darshan sous la constellation Punarvasu.

Thiruchuzhi est un bourg situé au sud de Madurai, à une cinquantaine de kilomètres, et est réputé pour sa sainteté et son temple Bhumiteshwara (Le Seigneur de la Terre). Il fut chanté dans le passé par Sundaramurthi et Manickavachakar. Il est raconté que par trois fois Shiva sauva ce lieu de déluges successifs en y plantant son trident; le trou ainsi créé absorba les eaux dans un grand remous. Ceci explique le nom du bourg: Le remous (chuzhi) sacré (Thiru).

L'enfant fut appelé Vénkatarâman (Vénkatarâman: la montagne (venkata) de joie ineffable (raman). La divinité tutélaire de la famille est 'Vénkatéshwara',le Seigneur de la montagne qui préside à Thirupathi). Il était le second fils de Sundara Aiyer, plaideur non-licencié à Thiruchuzhi et d'Azhagammal, une fervente fidèle de Shiva. Sundara Aiyer avait une réputation bien établie pour sa droiture, son sens de la justice et son hospitalité généreuse envers tous.

Il est bien évident que le jeune Vénkaterâman, s'imprégna dès son enfance de ces qualités. Le respect qu'inspirait Sundara Aiyer était tel que même les brigands qui rodaient la nuit laissaient passer son char à bœufs en toute sécurité, ceci non en raison de crainte mais tout simplement par révérence.

A l'âge de six ans Vénkaterâman fut modérément réprimandé parce qu’il s'était servi de dossiers périmés de procès pour faire des cerfs-volants et des bateaux ! Le garçon fut profondément peiné et disparut. On le chercha mais en vain. En fin d'après-midi, à l'heure du culte, le pujari vit une forme tapie silencieusement derrière l'idole : c’était Vénkaterâman !Il avait du chagrin et cherchait consolation au temple.

Vénkaterâman reçut son éducation primaire à Thirochuzhi puis à l'école du fort de Dindingul, où il se trouvait au décès de son père. Il était alors âgé de douze ans. Plus tard Ramana Maharshi racontera comment la mort de son père le plongea dans un état de perplexité et comment il se livra alors à une profonde réflexion tandis que ses frères et sa mère pleuraient. Il réfléchit pendant des heures. Après l'incinération du corps, il arriva, par l'analyse, au point où il perçut que c'est le "Je" qui permet au corps de voir, de courir, de marcher et de manger: "A présent je suis conscient du "Je" mais le "Je" de mon père a quitté le corps.

La famille fut dispersée. Vénkaterâman et Nagaswami, son frère ainé, furent confiés à Subba Aiyer, un oncle paternel qui demeurait a Madurai. Vénkaterâman poursuivit ses études à l'école Scott et ensuite au collège de la mission américaine.

Vénkaterâman jouissait d'une excellente constitution et aussi d'un esprit d'indépendance qui le distinguait de ses camarades de classe. Il aimait le sport et les jeux beaucoup plus que les études, envers lesquelles il ne montrait pas grand intérêt. Il était sujet à un sommeil extraordinairement profond. A ce sujet il raconta : « Mes camarades n'osaient pas me provoquer quand j'étais éveillé mais s'ils avaient envers moi quelque rancune.

Ils s'emparaient de moi quand je dormais, m'emmenaient là où il leur plaisait, noircissaient mon visage avec du charbon de bois puis me ramenaient sans que je ne sache rien de ce qui s'était passé jusqu'à ce qu'ils me le disent le lendemain."Toutefois, en d'autres occasions il passait la nuit dans un état de demi-sommeil.

Le premier incident marquant dans l'adolescence de Vénkaterâman qui ne fut pas remarqué mais qu'il raconta lui-même plus tard, eut lieu en novembre 1895; il avait alors seize ans. Rencontrant un ainé de la famille, il lui posa la question de rigueur : « D'où venez-vous ? »

D’Arunâchala" lui fut-il répondu. La réponse, apparemment sans grande portée, le bouleversa. Tout surpris qu'il soit possible d'aller à un lieu si sacré, il s'exclama: « Quoi? Arunâchala! Mais où est-ce ? » Ce fut au tour du vieux monsieur d'être surpris: « N’as-tu pas entendu parler de Tiruvannāmalai? C'est Arunâchala ! » Ramana Maharshi décrira cet événement dans une strophe:

« Dès ma plus tendre enfance,
la grandeur d'Arunâchala brillait
Ineffablement dans mon esprit.
Quand j'appris que .c'était Tiruvannāmalai je n'en saisis pas le sens … »
Huit strophes à Arunâchala, str.1
 

Son émotion s'effaça vite et la vie reprit son cours quand, peu de temps après, on lui donna un exemplaire du Périyapuranam. La lecture de cette biographie des soixante-trois saints shivaïtes du pays tamoul éveilla en lui une profonde aspiration et une exaltation qui, elle aussi, se dissipa peu à peu. Vers le milieu de 1896, Vénkaterâman avait alors dix-sept ans, l'événement crucial de sa vie se déroula d'une manière fulgurante : « Ce fut environ six semaines avant que je quitte Madurai que le grand changement eut lieu dans ma vie. J'étais assis dans une chambre, au premier étage de la maison de mon oncle. Ce jour-là j'étais dans mon état de santé habituel : j'étais rarement malade. Cependant une peur de la mort s'imposa soudainement à moi. Je sentis que j'allais mourir. Rien dans mon état de santé ne justifiait cette peur que je ne pus m’expliquer; je n'ai pas essayé de découvrir si elle était justifiée ou non. Je sentis simplement que j'allais mourir et me mis immédiatement à réfléchir sur ce que je devais faire. Il ne me vint pas à l’esprit de consulter les docteurs ou les ainés, ni même les amis. Je sentis que je devais résoudre le problème par moi-même et sur le champ.

« Le choc causé par cette peur de la mort me rendit immédiatement introspectif. Je me dis mentalement, sans formuler les mots verbalement » (Ramana Maharshi insistait beaucoup sur ce point quand il décrivait sa recherche) :  ‘ Maintenant la mort est là, qu'est-ce que cela veut dire? Qu'est-ce qui meurt? Ce corps meurt.’

Je dramatisai immédiatement la scène de la mort. J'étendis mes membres et les tint rigides comme si la rigidité cadavérique s'était établie. J’imitai le cadavre afin de prêter plus de réalisme à mon investigation. Je retins mon souffle et serrai les lèvres afin qu'aucun son ne sorte -- afin que le mot ‘Je’ ou quelque autre son ne soit prononcé puis je me dis: bon, maintenant ce corps est mort. Tout raide, on va l'emmener au champ de crémation, le brûler et le réduire en cendres, mais suis-je mort avec la mort du corps physique ? Suis-je le corps ? Ce corps est silencieux et inerte mais, indépendamment du corps, je suis pleinement conscient de mon être et même du son (sphurana) ‘Je’. Je suis donc esprit (conscience) quelque chose qui transcende le corps. Le corps physique meurt mais l'esprit qui le transcende ne peut être touché par la mort. Je suis donc esprit (conscience) immortel. Ceci ne fut pas un simple processus intellectuel mais me traversa d'une manière fulgurante, vérité vécue que Je perçus directement dans un éclair et qui ne souleva aucune objection. ‘Je’ était très réel, la seule chose réelle dans cet état et toute l'activité consciente concernant mon corps était centrée sur ce ‘Je’. A partir de ce moment une fascination puissante maintint l'attention du ‘Je’, ou de mon Soi, centré sur Lui-même. Avant cette expérience je n'avais pas de perception claire de mon Soi et je n'étais pas consciemment attiré vers Lui et encore moins disposé à m'appesantir sur Lui. »

Cette expérience dura à peine une demi-heure. La peur de la mort disparut aussi soudainement qu'elle s'était manifestée laissant Vénkaterâman pleinement absorbé dans le ‘Je’, le Soi.

Les conséquences de ce nouvel état de conscience furent vite remarquées : « Je, perdis immédiatement le peu d'intérêt que j'avais envers ma famille et mes camarades. J'étudiais mécaniquement; bien souvent je tenais un livre ouvert devant moi pour satisfaire mes proches mais mon attention était bien loin de sujets aussi superficiels. Je devins doux et docile. Allant à l'école, livres en main, animé d'une aspiration ardente, je m'attendais à ce que Dieu apparaisse dans le ciel. Une des caractéristiques de mon nouvel état de conscience était mon attitude envers le temple de Minâkshi. Auparavant j'y allais de temps en temps avec des camarades pour voir les divinités et mettre des cendres et du vermillon sur mon front; je n'éprouvais toutefois aucun sentiment de dévotion tandis qu'après l'éveil j'allais au temple presque tous les jours. J'y allais seul et me tenais debout, immobile devant l'image de Shiva ou bien celle de Minâkshi, ou bien encore celle de Nataraja ou des soixante-trois saints, mais le plus souvent je ne priais pas car j'étais absorbé dans la profondeur du Divin intérieur. Les larmes ponctuaient ces débordements de l'âme mais ne m'accordaient aucun sentiment de joie ou de peine. »

Sr! Ramana Maharshi décrira de la manière simple qui était la sienne comment ce nouvel état de conscience s'éveilla en lui au cours de ses visites au temple. Il dit : « Je crus d'abord que c'était une sorte de fièvre puis je décidai que cette fièvre était agréable et qu'elle pouvait rester."

L'esprit avait renoncé à sa prise sur le corps au moment-même où il renonça à l'identification : ‘Je suis le corps’. Il chantera dans ‘La Guirlande Nuptiale’ :

« Ne me laisse pas flétrir
Comme une tendre liane sans support.
Sois mon Support, ô Arunâchala! »

 

" Six semaines passèrent ainsi. Mes proches observèrent le changement et s'offusquèrent. Je m'asseyais souvent seul et m'absorbais dans la force, ou le courant, qui m'animait. Je continuais cette pratique en dépit des sarcasmes de mon frère aîné qui m'appelait 'sage' ou 'yogi' et me conseillait de me retirer dans la jungle comme les rishis d' antan. »

Le moment critique fut atteint le 29 août 1896. On avait imposé au jeune Vénkaterâman un pensum qui consistait à copier trois fois un chapitre de grammaire (la grammaire anglaise de Bain). Quand il eut presque terminé la tâche il fut saisi d'un sentiment de répulsion. Il mit de côté livre, papier et crayon puis s'assit en méditation, les yeux fermés. Une fois de plus, Nagaswami qui avait observé la scène, le réprimanda: « Pourquoi celui qui se conduit d'une telle manière devrait-il continuer à jouir de toutes ces choses ? »

Ce n'était pas la première fois qu'une telle remarque lui était faite mais jusqu'à ce moment il n'y avait pas prêté grande attention. Ce jour-là la réprimande fut enregistrée: « Oui » se dit Vénkaterâman, « Qu'est-ce que j'ai à faire ici ? »

Il pensa immédiatement à Arunâchala. Sous prétexte de se rendre à un cours d'électricité il dit à son frère qu'il devait aller au Collège. Nagaswami lui demanda alors de prendre cinq roupies dans la boite en bas et de payer ses frais de scolarité. Vénkaterâman chercha Tiruvannāmalai dans un vieux guide ferroviaire et, estimant que trois roupies seraient suffisantes pour payer son billet, il laissa le surplus avec une lettre d'adieu qu'il déposa dans un endroit bien en vue :

    « A la recherche de mon Père;
  Je suivant son ordre, quitte ce lieu.
  Ceci se lance dans une entreprise vertueuse.
  Nul ne doit se lamenter sur cette action.
  Il n'est pas nécessaire non plus de faire
  des dépenses pour retrouver ceci.
  Vos frais de scolarité n'ont pas été versés.
  Ci-joint Rs. 2
  C'est ainsi »

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Vénkaterâman débute avec 'Je', ajoute une ligne au-dessus pour faire mention de son ‘Père’ () et ce faisant, congédie le 'Je', le remplace par 'ceci', qui se transforme en trois tirets en guise de signature. « C'est ainsi »' (Ippadi, en tamoul) est la manière habituelle de conclure une lettre. Il partit alors pour la gare. La providence guida Vénkaterâman tout au long du voyage qui ne se déroula pas néanmoins sans vicissitudes. Il arriva à Tiruvannāmalai le 1er septembre 1896, au lendemain du Gokulashtami, le jour des festivités dédiées à Krishna. Il erra tout d'abord ici et là dans les rues du bourg puis se dirigea vers le grand Temple. Les portails, qui auraient dû être fermés, étaient ouverts en raison de travaux en cours dans l'enceinte intérieure du temple et dans le Garbagraha (sanctuaire).(Note :Ce détail fut relevé dans "Ramana Lîla")

Vénkaterâman alla tout droit au Garbagraha: personne ne s'y trouvait. Il informa Arunachaléshwara, Shiva, le Seigneur du Temple, de son arrivée. La sensation de chaleur physique qui l'avait assailli lors de son expérience de la mort et n'avait pas cessé depuis, prit fin. Il sortit de l'enceinte du temple et se dirigea vers une pièce d'eau, Ayyamkulam, site des activités des barbiers du bourg. Il retira le dhoti qu'il portait, en déchira un pan dont il se servit en guise de kaupina puis jeta le reste à l'eau avec les quelques pièces de monnaie qui lui restaient (il ne touchera plus jamais à l'argent) et les quelques friandises qui lui avaient été données en cours de voyage et, finalement, son cordon sacré. Un barbier lui offrit de lui raser la tête, ce qui fût fait. Une ondée inattendue lui procura le bain qui, en Inde, est réglementaire après le rasage ou une coupe de cheveux.

Vénkaterâman retourna alors au temple où il vécut tantôt sous un arbre, tantôt dans un temple auxiliaire, tantôt dans un cellier, continuellement absorbé en lui-­même. Sa réputation grandit vite et il fut connu alors sous le nom de « Brâhmana Swami ». Il devint la proie de gamins malicieux qui se faisaient une joie de le harceler de leur méfaits, mais aussi celle de personnes qui, frappées par la noblesse de son état, le traitaient comme on traite une divinité: les gamins le couvraient d'ordures, les dévots le couvraient de lait et de miel (1) sans que son absorption intérieure en fut ébranlée. Il vécut ensuite à Gurumurtham, un petit temple situé à quelque distance du bourg; c'est à cette période que son identité fut connue. Il y passa un peu plus d'un an puis s'installa dans un verger de manguiers tout proche. Six mois plus tard il retourna à la montagne et occupa une cellule au temple de Pavazhakundru, situé sur un éperon du flanc est de la montagne. C'est là que sa mère le retrouva ; plus tard il vécut dans une grotte ou dans une autre sur le flanc est mais d'abord à la grotte Virupaksha où il demeura dix-sept ans. C'est à cette époque que Kavya Kanta Ganapathi Muni apprenant le nom du jeune ascète le contracta en « Ramana » et ajouta « Maharshi ».

C'est aussi Ganapathi Muni qui accorda le titre de Bhagavan au Maharshi. En 1916 Ramana Maharshi s'installa un peu plus haut, à Skandasram où il resta jusqu'au décès de sa mère en 1922. Il descendit alors au pied du versant sud de la montagne où sa mère avait été inhumée.

Déjà à cette époque le sens de l’humour ne faisait pas défaut au Maharshi. Ainsi, un jeune garçon d'une dizaine d'années vit Sri Ramana assis sur un rocher près de Virupaksha. Décidant que la vie ascétique du jeune sage était trop ardue pour une personne si jeune et brillante, il se lamenta amèrement. La conversation suivante se déroula :

-         Le gamin : « Pourquoi es-tu là, comme ça, tout seul ?
-         Sri Ramana : « J'avais des ennuis à la maison, alors je suis venu ici ».
-       le gamin : « Que fais-tu pour ta nourriture ? »
-         Sri Ramana : « Oh, je mange si quelqu'un me donne quelque chose à manger. »
-         Le gamin : « J'ai un bon maître. Je vais t’emmener le voir. Il se peut qu'au début tu doives lui offrir tes services gratuitement. S’il est content de ton travail il te donnera trois pièces (trois sous) et petit à petit il augmentera à six pièces et ainsi de suite. »
-         Sri Ramana: « Oui, fais cela, s'il te plait. »
 

Un jour Bhagavan flânait le long d'un sentier rocailleux quand il rencontra une harijane âgée qui s'exclama : « Malédiction! Au nom du ciel pourquoi ne restez-vous pas tranquille quelque part? »

Bhagavan répondit : « Oui, c'est un bon conseil. » Il se frappa les joues en signe de repentir et de remord d’avoir ignoré ce que cette vieille femme venait de lui enseigner.

Il a été quelquefois dit que les années de silence et de privations passées sur la montagne furent une période de sâdhana, d'ascèse intense, qui lui avait été nécessaire afin de compléter sa réalisation. Ramana Maharshi clarifia lui-même ce malentendu : « Les gens venaient et disaient que le Swami ne voulait pas parler, qu'il était « maunam » (en vœu de silence). Quand ils disaient que je ne voulais pas parler, comment aurais-je pu parler! Ils disaient que le Swami laissait pousser ses ongles et ses cheveux (ce qui est souvent regardé comme un signe de sainteté et de grand âge). Que pouvais-je dire? Il n'y avait personne pour les couper, et quant à moi je n'avais aucune inclinaison à y remédier. » Il dit aussi en une autre occasion : « Je ne me suis jamais livré à une sâdhana quelconque. Je ne savais même pas en quoi consistait une sâdhana, ni qu'il y avait plusieurs sortes de sâdhana. S'il y avait eu un but à atteindre j'aurais fait une sâdhana, mais je n'avais aucun désir d'atteindre quoi que ce soit. Je suis assis maintenant les yeux ouverts, j'étais en ce temps-là assis les yeux fermés : c'est la seule différence. Je ne fis aucune sâdhana. Comme j'étais assis les yeux fermés on disait que j'étais en samâdhi quand, en fait je ne faisais rien. Un pouvoir supérieur se saisit de moi et j'étais entièrement dans ses mains ».

Au cours d'une conversation, il dit au Swami Siddheshwarananda qu'au moment de sa recherche il ne connaissait pas les termes « Brahman » ou « Atman », qu'il n’avait eu le support d'aucune connaissance livresque à ce sujet, et que la recherche fut la sienne propre et sa propre découverte. Ce ne fut que plus tard qu'il découvrit qu'il était arrivé à la même conclusion que les Ecritures et aux mêmes expériences que ceux qui avaient suivi la même direction tout au long des âges : « Maharshi me dit que ce qu'il avait réalisé initialement au moment où il se livra à la vichara ne l'avait jamais quitté. Cela n'a ni grandi ni diminué. Quand je lui demandai pourquoi il était venu de si loin jusqu'à Tiruvannāmalai et pourquoi il supporta tant de privations et d'épreuves, que l'on pourrait considérer comme une sâdhana, il fit simplement un geste de la main comme pour dire : « Je ne sais pas pourquoi tout cela est arrivé. »

Il a été dit que le Maharshi fut frappé de cécité et de surdité à son arrivée à Tiruvannāmalai, pourtant il n'est fait mention de ce détail dans aucune de ses biographies officielles, lui-même n'y ayant jamais fait allusion.

Quand en 1916 sa mère vint le rejoindre, il la guida et ladétourna des attachements envers le monde. Il fut souvent sévère. Nous devons « La Chanson de I’Appallame » à cette sévérité. Il ne lui permit jamais de penser qu'elle occupait une place privilégiée parmi son entourage.

Elle était très orthodoxe et remplie de préjugés, de superstitions et d'orgueil possessif. Le Maharshi fut impitoyable. Il détruisit tous les obstacles qui se dressaient sur la voie de son émancipation. Elle manifestait une grande aversion envers les oignons (qui sont considérés comme impurs par les orthodoxes hindous) et refusait de les introduire dans la préparation des repas. Le Maharshi lui dit un jour :

« Combien puissant est ce petit oignon pour qu'il puisse empêcher ma mère d'aller au paradis ! » Son amour était impartial. Souhaitant accorder le bien parfait, il était sans pitié envers les obstacles, fussent-ils ancrés et enracinés dans la tradition. Elle fut rejointe en 1916 par Nagasundaram, le frère cadet du Maharshi, qui prit le sannyas sous le nom de ‘Niranjanânanda Swami’.

Le 19 mai 1922 la santé d'Azhagammal se détériora rapidement; elle mourut à huit heures dans la soirée, guidée tout au long de son départ par le Maharshi qui resta à son chevet, posant sa main gauche sur sa tête et sa main droite sur sa poitrine. Il dit plus tard : « Les tendances innées et les mémoires subtiles d'expériences passées, sujettes à des germinations futures, devinrent très actives. Les scènes se déroulaient les unes après les autres dans la conscience subtile, les sens extérieurs s'étant déjà éteints. L’âme passait à travers une série d'expériences lui évitant ainsi le besoin d'une naissance future et effectuant l'union avec l'Esprit suprême. Le prâna fut absorbé dans le cœur et l'âme fut enfin dépouillée des gaines subtiles avant d'atteindre la destination finale, la paix ineffable de la libération, de laquelle il n'y a pas de retour à l'ignorance ».

Ramana Maharshi nous donne ici une description précise, bien que brève, du chemin parcouru par I’ âme une fois séparée du corps.

Le corps d'Azhagammal fut inhumé au pied du versant sud de la montagne. Peu de temps après le Maharshi descendit s'installer près du tombeau de sa mère, au-dessus duquel un temple fut plus tard construit. Il reçut le nom de ‘Matrubhutéshwara’ (Le Seigneur sous forme de Mère) et autour duquel grandit au cours des années la communauté connue des visiteurs sous le nom de "Sri Ramanasramam".

Ramana Maharshi ne quitta jamais ce lieu. Il y enseigna par le silence, l'exemple, l'amour, la patience et souvent l'humour. Quelques anecdotes nous ramènent en Sa présence et en celle de son entourage :

Visiteur : « Avez-vous vu Shiva, Nandi et Kailas ? »
Maharshi : « Non, jamais, mais je vois le Soi à tout moment. »
 
Une dame lui demande s'il a vu Dieu et il lui répond : « Vous voyez votre Soi comme vous me voyez. »
 
Suryananda, le mari de cette dame, se plaint amèrement : « Je passe chaque instant de ma vie à répéter votre nom, cependant je n'ai pas la paix! ». Bhagavan le reprit gentiment : « Allons, vous attendez-vous à ce que je cache votre paix sous mon oreiller ? ».
Un monsieur explique à Bhagavan comment il avait étudié un genre de yoga sous un maitre, un autre genre de yoga sous un autre maitre et ainsi de suite. La cloche annonça le repas : « Maintenant venez étudier le yoga du 'manger' sous ce maitre ». Ceci dit, Bhagavan l'invita à prendre son repas.
 
Quelqu'un demanda : « Comment est-ce que ce sera àl'obtention de la libération? ». « La question est erronée. On ne réalise rien de nouveau. » -« Je ne comprends pas. » - « C'est pourtant simple. Maintenant vous sentez que le monde vous est extérieur, là vous sentirez que le monde est en vous ».
 
Un singe de grande taille vint s’assoir près de Bhagavan au moment où celui-ci prenait son repas. Bhagavan était sur le point de placer une petite boule de nourriture dans sa bouche quand il remarqua la présence du singe. Il lui donna. Le singe la prit, la déposa sur la feuillie qui servait d'assiette et gifla Bhagavan : « Eh, mon ami ! Qu'est-ce qu'il te prend ? Je t'ai donné la première bouchée, pourquoi es-tu en colère ? » Il comprit alors son erreur : le singe était le roi du clan; il devait donc être traité royalement. Bhagavan demanda une autre feuille sur laquelle fut placé un repas complet. Le roi singe prit son repas avec grande dignité puis s'en alla tout aussi dignement.
 
La mère de Bhagavan lui rendit visite à Pavazhakundru alors que bien d'autres personnes se trouvaient là. Au moment de descendre au bourg pour prendre leur repas les visiteurs décidèrent de fermer la porte du cellier au verrou de peur que Bhagavan ne se sauve pendant leur absence. Toutefois, Bhagavan savait ouvrir la porte même fermée de l'extérieur.
Il souleva la porte hors de ses gonds, l'entrebâilla et se glissa dehors, puis il referma la porte. Les visiteurs revinrent et furent frappés de stupeur en découvrant le cellier vide. Ils se dispersèrent avec l'intention de revenir plus tard. Bhagavan profitant de leur absence rentra dans le cellier de la même manière qu'il en était sorti !
Son visage resta impassible devant l'émerveillement des visiteurs qui s'extasiaient sur la puissance de ses siddhis (pouvoirs) qui lui permettaient de passer au travers d'une porte pourtant bien fermée. Des années plus tard l'entière assemblée dans le hall se convulsa de rire quand Bhagavan raconta l'histoire. (Le Maharshi était maitre dans l'art du mime qu'il utilisait chaque fois qu'il racontait une histoire ou lisait un texte.)
 
Dans la cuisine il était le 'Chef', visant à la perfection dans la saveur et dans l'apparence. On pourrait penser qu'il aimait les fins mets et tirait grand plaisir d'un bon repas mais pas du tout. Au repas il mélangeait le peu de nourriture qu'il permettait que l'on dépose sur sa feuille : le sucré, l'aigre et le salé et avalait le mélange comme si son palais était insensible au goût. On lui fit la remarque un jour qu'il n'était pas d'usage de mélanger ainsi tous les plats préparés avec grand soin. Il répondit : « Assez de multiplicité, ayons un peu d'unité ». Il avait ruiné son repas pour nous instruire dans le Vedanta.
 
Le café est de rigueur dans le sud de l'Inde. Chacun s'empressait d'en apporter à l'ashram et demandait à Bhagavan d'en prendre une tasse. S’il refusait; son entourage était pris de remord et s’abstenait de la boisson pourtant siconvoitée. Par égard pour eux, Bhagavan en goûtait un peu. En fait, peu de personnes savaient qu'il n'aimait pas le café. Un jour, l'épouse d'Apoo Sastri arriva les mains chargées d'un grand pot d'excellent café. Bhagavan refusa d'en prendre : « Ne savez-vous pas que je n'aime pas le café ? ». Elle insista : « Que dois-je faire ? J’ai eu un rêve la nuit dernière, dans lequel je vis une dame très imposante devant le portail du temple. C'était Parvati en personne. Elle me dit : « Mon fils ne prend pas de café. Préparez, je vous prie, un très bon café et faites-le lui boire. » Voilà Swami, par ordre de votre Mère ! ». Bhagavan s'indigna : « Elle est toujours comme ça, contrecarrant mes austérités ! »
 
« Un petit garçon était assis sur les genoux de sa mère et répétait : ‘Thata, Thata’ (expression enfantine qui veut dire 'grand-père'), toutefois le son ressemblait à 'Tat, Tat'. Bhagavan rit et dit:" Cet enfant parle d'une manière sensée. En général les enfants disent 'Thata, thata' mais lui dit: 'Tat, Tat', ('Cela, Cela', sa propre réalité). »
 
Un bavard entra dans le hall, s’assit près de Bhagavan et sans cérémonie souleva la question : « Bhagavan, quelle est votre opinion sur le contrôle des naissances ? ». Comme aucune réponse ne venait le monsieur insista sur l'importance du sujet. Ne recevant toujours pas de réponse, il continua jusqu'à ce que n'ayant plus rien à dire il se tint silencieux. Le silence régnait, suprême, sur l’assemblée. Dans ce silence le Maharshi demanda : « Que savez-vous du contrôle de la mort ? » Il n’y eut pas de réponse.
 
La vigilance du Maharshi envers la précision du langage pouvait être une source de gaité. Au sujet de quelque chose que je lui demandais mon interprète traduisit : « Le Maharshi veut dire que quand on devient un avec Dieu … ». Le Maharshi bondit immédiatement avec grande volubilité. La réprimande terminée la personne se tourna vers moi tout penaud et dit : ‘Le Maharshi m'arrêta pour vous dire que c'est avec ces tours de singe du langage humain que la signification essentielle de ce que l'on dit est souvent déformée. La phrase au sujet de devenir un avec Dieu n'a aucun sens puisque nous sommes, bon gré, mal gré, toujours un avec Dieu et ne pouvons être autre chose que Dieu, même si l'on persévère à essayer. Comment peut-on devenir ce que l'on est depuis toujours ? »
 
Quelqu'un remarqua que le temps tournait au frais et suggéra que le Maharshi devrait porter un tricot et une veste. Maharshi sourit et répondit : « Notre pauvre âme suffoque sous cinq gaines solides (annamaya, prinamaya, manomaya, vijnânamaya et ânandamaya) et vous avez encore assez de courage pour vouloir en ajouter deux ! »
 
On demande au Maharshi pourquoi il accepte les, pranâms (prosternations) de tous, si chacun est l'unique Shiva. « Pourquoi pas répondit-il sans hésitation, puis il ajouta : « mais vous ignorez qu'avant qu’ils se prosternent devant ce corps je me prosterne devant le Shiva présent en chacun d'eux ».

 

En février 1949 une petite tumeur apparut sur le coude gauche du Maharshi. Cette tumeur se développa rapidement et fut traitée par de nombreux médecins et chirurgiens et au moyen de systèmes de médecine les plus variés sans aucun résultat.

A ceux qui étaient profondément bouleversés à l’idée de la séparation imminente, le Maharshi disait : « Je ne pars pas. Où pourrais-je aller ? Je suis ici ».

La 14 avril 1950, à huit heures quarante-sept du soir, le Maharshi quitta son corps. Au moment même une étoile filante de grande luminosité, issue du sud, parcourut lentement le ciel, se dirigea vers le nord où elle disparut au sommet de la Montagne Arunâchala. Ce météore fut observé par de nombreuses personnes en différents endroits du sud de l'Inde.