Dix strophes à Arunachala

Dix Strophes[1] Dédiées à Sri Arunachala

(Sri Arunichala Pathikam)

« Il ne me vint jamais à l'esprit d'écrire des livres ou de composer des poèmes. Tous les chants que j'ai composés le furent à la demande de l'un ou de l'autre, ou en raison d'événements particuliers... Les seuls poèmes qui me vinrent à l'esprit spontanément et m'obligèrent, pour ainsi dire, à composer sans que personne ne m'y pousse, sont les ‘Dix strophes à Arunâchala' et les 'Huit strophes à Arunâchala'. »

(D/D 26.10.1945j9.5.1946)

 

Ces poèmes furent composés durant la période Virupaksha.

 

1.       Amour sous forme du noble Mont[2]

Aruna, d'où la grâce jaillit

en abondance, et coule en torrent[3],

quel sera mon sort quand je quitterai

ce corps, moi qui me languis d'amour

pour Toi et souffre intensément

dans le monde, affligé des ténèbres

de l'ignorance, si, ayant fait de moi

Ton esclave par compassion Tu ne Te

révèles pas[4] ! O éternel Soleil (aruna)

du soleil, le lotus peut-il éclore

s'il ne voit pas le soleil ?

 

 

2.       Arunachala, Forme d'Amour,

est-il seyant que Tu me laisses

périr sans m'accorder d’amour pour Toi!

O Joie jaillissant de l'Amour,

Ton esclave Tu fis de moi

qui n'avais pas l'amour de penser

à Toi, de m'attendrir toujours plus

et de fondre comme la cire sur le feu !

O nectar sourdant dans le cœur

de Tes adorateurs, que puis-je dire ?

Ton plaisir est mon plaisir et ma joie,

O souverain Seigneur de ma vie!

 

3.       Avec Tes cordons de grâce,

O Seigneur, Tu m'attiras[5]

-  moi que la pensée de penser à Toi

n'avait pas même effleuré -,

dans l'intention d'exterminer en moi

jusqu'à la moindre trace de ma vie[6] !

Quelle faute ce pauvre de moi

a-t-il commise, ô Seigneur,

que Tu me laisses ainsi entre vie

et mort ? Pourquoi me tourmenter

ainsi ? Quel obstacle insignifiant

T'arrête à présent ?

0 Arunachala, Toi qui es le Souverain

du monde, accomplis Ton dessein

et brille d'Age en Age !

 

 

4.       Seigneur de l'océan de grâce!

Quel gain as-Tu réalisé quand Tu me

choisis, ce pauvre de moi[7], parmi

toutes les créatures qui vivent sur terre

et me sauvegardas en m'établissant

fermement à Tes Pieds,

afin que je ne tombe dans la

désolation[8] ?

Quand j'y songe, mon cœur grandement

confus se dérobe, ma tête s'incline,

Te louant et T'adorant -

Gloire à Toi, ô Arunachala!

 

5.       Tu m'amenas clandestinement, me déposas ici

et me gardas à Tes Pieds

jusqu'à ce jour, O Maître divin !

Devant ceux qui me questionnent

sur Ta véritable Identité

je demeure muet, telle une statue

et baisse la tête de honte[9].

Mets fin à mon découragement, O Maître divin,

ne permets pas que je succombe

tel le cerf dans le filet.

Mais qui suis-je donc pour comprendre

Ton intention, O Arunachala, Maître divin !

 

6.       Réalité suprême

- Espace infini de compassion,

plus subtil que l'espace -

resplendissant de lumière pourpre

sous forme du Mont Aruna,

je demeure à Tes Pieds tel le crapaud

qui s'accroche à la tige du lotus !

Façonne-moi plutôt en abeille

afin que je butine le nectar

de tes Pieds de pure conscience

et obtienne la délivrance.

Une colonne d'opprobre s'élèverait

si je perdais la via à Tes Pieds !

 

7.       Si l'espace, l'air, le feu,

la terre, les créatures innombrables

et le déploiement des objets multiples

- créés à partir des cinq éléments -

ne sont autres que Toi

qui es Espace-conscience[10],

qui d'autre suis-je, O Toi, le Pur[11] ?

Puisque Tu brilles sans-un-autre

dans l'espace-du-cœur[12],

qui donc s'extériorise en tant qu'un autre ?

Révèle-Toi clairement, O Arunachala,

et plante le lotus épanoui de Tes Pieds

sur sa tête !

 

8.       Tu détruisis en moi

toute intention de subvenir à mes besoins

sur cette terre et fis de moi

un désœuvré !

Que Tu me laisses ainsi est un malheur

pour tous et non le bonheur -

Mourir serait plus digne que de vivre ainsi !

Accorde-moi, à moi qui suis sans gain

et fou de Toi, ce rare remède qui est

de joindre Tes Pieds, O Etre suprême

qui brille sur terre sous forme

d'un Mont rougeoyant (Arunachala)

qui met fin à la folie[13] !

 

 

9.       De ceux trop ignorants

pour avoir le judicieux discernement

de lâcher les attachements

et de s'attacher seulement

à Tes Pieds, je suis le premier[14]

Séparé de Toi je suis las de porter

le fardeau14 du monde

sur ma tête !

Décrète que mes activités cessent[15]

afin que le fardeau soit Tien -

que peut être, o Arunâchala,

un fardeau pour Toi qui soutiens

l'univers ? O Toi le Suprême,

ne songe plus à me garder éloigné

de Tes Pieds !

 

10.    J'ai vu une chose nouvelle !

Un aimant merveilleux - un Mont

qui attire l'âme[16] irrésistiblement !

Il suspend les  activités de l'âme

oui pense à Lui, ne serait-ce

qu'une seule fois, l'attire face à Lui[17],

la rendant ainsi immobile (achala)

comme Lui-même, et se délecte[18]

de cette âme ainsi purifiée.

Quel est ce prodige ?

Soyez sauvées, ô âmes, en pensant

à Arunâchala, ce Mont merveilleux,

l'Immolateur de l'individualité

qui brille dans le cœur[19] !

 

11.     Oh ! Combien nombreux sont-ils

ceux qui comme moi ont été

dépossédés[20] pour avoir pensé

à l'Etre suprême en pensant

à ce Mont[21] !

O vous qui avez- perdu le goût de vivre

en raison de malheurs multiples

rencontrés dans cette vie,

et errez ici et là songeant

à  un expédient pour vous

débarrasser du corps,

il est un remède qui,

bien que ne faisant pas mourir,

cause la mort[22] de ceux qui

pensent à Lui,

ne serait-ce qu'une seule fois !

Sachez que ce rare, subtil remède

est le Mont Aruna !

 

  

 



[1] Bien que le nom indique dix strophes il arrive souvent que le poète compose une onzième strophe ou qu'un autre compose un éloge du poème.

[2] Var.: 0 noble Mont dont la nature est tout Amour.

[3] Quand Bhagavan occupait la grotte Virupaksha, la pénurie d'eau était sévère et habituelle, durant les mois d'été. Bhagavan et ses compagnons devaient aller très loin chercher l'eau dont ils avaient besoin pour le bain, etc. Un soir, quand leurs difficultés étaient extrêmes, le ciel se couvrit soudainement et il y eut un ouragan accompagné d'une très forte pluie. Le lendemain la topographie de ce versant de la montagne était méconnaissable. Un glissement de terrain avait délogé d'énormes rochers et les avait projetés au loin; un ruisseau coulait maintenant tout près de l'ashram de Bhagavan et continua de couler de telle sorte que l'approvisionnement en eau ne posa plus de problèmes. Bhagavan me raconta cet incident, auquel il fait allusion quand il dit : d'où la grâce jaillit en abondance et coule en torrent." (RBR p.134).

[4] Si Tu ne m'accordes pas une vision de Toi.

[5] Var. : « En m'attirant avec Tes cordons de grâce Tu étais résolu à mettre fin à la moindre trace de mon individualité, moi qui n'avais pas même songé à penser à Toi. Quelle austérité ce pauvre de moi n'a-t-il pas complétée (dans une vie antérieure) ... »

[6] De mon individualité, de  mon ego.

[7] Moi qui suis sans aucune des conditions favorables au sadhaka : désir intense pour la libération (mumukshutva), discernement entre le réel et l'irréel (viveka) et renoncement (vairagya). Var : Quel fut l'apport de ce pauvre de moi ?

[8] Pazh: Voir "Les Neuf Gemmes", strophe 5, note.

[9] Le Maharshi semble prendre la position du sadhaka qui, en dépit de tous ses efforts et en dépit d'être dans la présence  du Guru, ne peut se saisir fermement de la compréhension intuitive qui se révèle à lui au cours des hauts et des bas de la sadhana. Il se débat dans le filet des attachements et de la vie dans le monde; en raison des vasanas qui font obstacle à sa soumission la clarté du mental nécessaire à la prise de conscience de Soi-même ne peut être obtenue.

[10] Littéralement: Espace-lumière (Chit akasha).

[11] 'Sans aucune souillure', épithète de Shiva.

[12] Var.: Puisque Tu brilles sans-un-autre  sous forme de l'espace-du-cœur.

[13] Aux attachements envers le monde.

[14]Para(m) : il y a un jeu de mot} et de sons sur para(m) oui ouvre chaque ligne tandis que par ouvre chaque sous-ligne du poème.

[15] Décrète que le sens d'appropriation 'les miennes’ cesse dans toutes mes activités.

[16] Uyir, jiva : l'individualité, l'ego. C'est dans ce sens que le mot 'âme' est employé tout au long de la strophe.

[17] La dirige intérieurement.

[18] En se tournant vers le Soi le jiva (l'âme) est purifiée et s'offre à son Maître, qui se délecte de cette offrande, et lui accorde l'Union.

[19] Var.: qui brille dans le mental.

[20] Dépossédés de leur égo.

[21] Var. : en pensant que ce Mont est l'Etre suprême.

[22] Expression ‘positive-négative’ rencontrée souvent : bien que ne causant pas la mort du corps, cause la mort de l'ego.